L'assemblée nationale veut reformer le discours public
Face à la dégradation des échanges lors des plateaux télévisés et à l'hémicycle, un groupe indépendant parlementaire propose de rationaliser la parole publique. L'objectif : interdire tout mot risquant de provoquer une compréhension mutuelle ou une prise de position tranchée.
Une situation qui commence à inquiéter
La qualité de la parole publique semblait s'être stabilisée autour d'un seuil tolérable d'incompréhension. Cependant, plusieurs observateurs de la vie politique ont tiré la sonnette d'alarme : en mai dernier, lors d'une interview radiophonique, un responsable politique aurait involontairement répondu « oui » à une question fermée concernant le financement des retraites.
L'incident, qualifié en interne de « rupture inédite de la neutralité sémantique », a provoqué une vive émotion au sein des cabinets ministériels. Comment un représentant de l'État a-t-il pu commettre une déclaration contenant une affirmation vérifiable ?
« Il s’agissait d’un moment de fatigue », a depuis plaidé l’entourage de l'intéressé, affirmant que le mot « oui » devait être compris comme « une trajectoire d'ouverture à la concertation sur les hypothèses d'un arbitrage ultérieur ».
La création du Haut-Commissariat à la Simplification du Vocabulaire Utile
Afin d'éviter qu'un tel glissement vers la clarté ne se reproduise, les autorités ont discrètement mis en place le Haut-Commissariat à la Simplification du Vocabulaire Utile (HCSVU). Cet organisme de régulation a pour mission de filtrer le dictionnaire politique afin de ne conserver que les formules garantissant zéro risque d'engagement.
Selon la première directive publiée par l'institution, plusieurs mots jugés trop clairs sont désormais vivement déconseillés sur les plateaux de télévision :
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« Hausse d'impôts » devient « réalignement contributif horizontal » ;
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« Problème » devient « opportunité de clarification interministérielle » ;
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« Échec » devient « apprentissage à géométrie variable ».
« L'idée n'est pas d'empêcher les hommes et femmes politiques de s'exprimer, mais de veiller à ce que personne ne comprenne ce qu'ils disent », résume un représentant du Haut-Commissariat. « La clarté crée de la tension. Le flou, lui, crée du consensus administrativement gérable. »
Une phase de test particulièrement encourageante
Un premier test grandeur nature a été mené mardi soir lors d'un débat télévisé opposant deux députés sur la réforme des transports. Appliquant scrupuleusement la grille du HCSVU, les deux intervenants ont échangé pendant quarante-cinq minutes sans jamais employer un seul nom commun précis ni un seul verbe du premier groupe.
À la question de la journaliste « Allez-vous augmenter le prix du ticket de métro ? », le premier élu a répondu :
« Nous nous inscrivons dans une démarche d’écosystème agile visant à responsabiliser les flux de mobilité inclusive. »
Le second a immédiatement répliqué :
« Il convient en effet d’impulser une dynamique concertée face aux contraintes d’arbitrage macro-structurel. »
À l'issue de l'émission, les deux opposants (et amis) se sont chaleureusement félicités d'avoir « remis la pédagogie au centre du village », tandis que 100 % des téléspectateurs interrogés ont confirmé n'avoir retenu aucune information susceptible d'impacter leur vote.
Vers l'interdiction pure et simple des sujets et des verbes ?
Fort de ces premiers résultats, le HCSVU entend désormais accélérer la cadence. Un projet de loi relatif à la « fluidification de la parole parlementaire » prévoit de supprimer progressivement les phrases construites selon le modèle sujet-verbe-complément.
En lieu et place, les futurs textes officiels devront être constitués exclusivement d'adjectifs qualificatifs et d'adverbes de liaison. Un membre fictif de la commission d'évaluation explique la mécanique :
« Prenez la phrase 'Nous allons construire des écoles'. C'est d'une violence inouïe. Cela vous engage, cela donne des dates, cela crée de l'attente. Demain, nous préconisons de dire plutôt : 'Pleinement, résolument et de manière co-construite'. Tout le monde est d'accord, le bilan est positif et vous n'avez pas eu besoin de commander du béton. »
Et maintenant ?
Certains esprits chagrins craignent toutefois que cette réforme n'aboutisse à un mutisme complet lors des séances de questions au gouvernement. Une inquiétude rapidement balayée par la direction du HCSVU, qui rappelle que le silence présente le grave défaut de pouvoir être interprété.
« Nous travaillons déjà sur la prochaine étape », confie un spécialiste de la communication institutionnelle. « Dès l'année prochaine, les débats politiques pourraient être entièrement traduits en sons de flûte traversière. C'est apaisant, c'est moderne, et cela évite d'avoir à justifier le prix du gaz. »
Les faits sont sérieux. Nous, nettement moins.
Si la langue de bois et les éléments de langage sont des réalités bien documentées de la vie politique, le Haut-Commissariat à la Simplification du Vocabulaire Utile, ses directives et les citations attribuées aux intervenants sont entièrement fictifs.