Gilets jaunes : l'État cherche désespérément le patron
Huit ans après le début du mouvement, les services de renseignement butent toujours sur le plus grand mystère du XXIe siècle. Faute de trouver un interlocuteur unique pour signer un protocole de fin de crise, le gouvernement vient de créer une cellule d'investigation d'urgence. L'objectif est simple : débusquer l'individu qui a osé lancer une colère nationale sans remplir le formulaire Cerfa réglementaire.
Un vide administratif intolérable!
Le phénomène semblait pourtant gérable à ses débuts. Fidèle à une tradition républicaine bien huilée, l'exécutif s'attendait à recevoir une demande d'autorisation de manifester en préfecture, accompagnée des coordonnées d'un secrétaire général, d'un service d'ordre officiel et d'un itinéraire validé par les forces de l'ordre.
Il n'en fut rien...
Plusieurs administrations commenceraient cependant à s'en inquiéter dès les premières semaines, face à l'absence totale de banderole syndicale homologuée. « Nous avons cherché le président de l’association, le trésorier, ou au moins un délégué syndical muni d'un badge », confie sous couvert d'anonymat un haut fonctionnaire du ministère de l'Intérieur. « On a fini par comprendre qu'il n'y avait personne à qui envoyer nos invitations à des tables rondes de dialogue social. D'un point de vue purement bureaucratique, cette colère n'existe pas légalement. »
La création de la direction générale du Chef Introuvable.
Pour pallier ce vide juridique qui empêche l'administration de classer correctement le dossier dans ses archives, un décret publié ce matin annonce la création du Haut-Commissariat à l'Identification des Organisateurs Fantômes (HCIOF).
Doté d'un budget conséquent et de quarante analystes de haut niveau, cet organisme a pour mission exclusive de trouver « le coupable ».
La première mesure de cette cellule a été de lancer une vaste campagne d'auditions. Des centaines de automobilistes en possession d'un équipement de sécurité fluorescent ont été convoqués. « Nous procédons par élimination », explique un enquêteur du Haut-Commissariat. « Nous leur demandons de signer un document attestant qu'ils ne sont pas le chef. S'ils refusent, ils deviennent suspects. S'ils acceptent, nous leur demandons s'ils connaissent le chef. Pour l'instant, 100 % des personnes interrogées affirment que "c'est la base" qui décide. Nous cherchons donc activement ce Monsieur ou Madame Base. »
Une solution technologique envisagée
Devant l'échec des méthodes d'interrogatoire classiques, le gouvernement envisagerait d'employer les grands moyens. Une filiale de pointe de la défense nationale travaillerait sur un algorithme de reconnaissance hiérarchique. En analysant les vidéos des ronds-points, l'intelligence artificielle est censée repérer l'individu qui distribue les thermos de café ou qui décide du moment où l'on allume le feu de palettes.
Malheureusement, les premiers tests sur le terrain ont mené à des impasses flagrantes. L'algorithme a successivement désigné comme « Leader de la contestation » un chien de race carlin assis sur un tableau de bord, une glacière électrique de marque Campingaz, et un gilet jaune taille XXL posé sur un siège passager qui ressemblait, de loin, à une silhouette humaine. Le problème pourrait encore empirer.
Dans les couloirs des ministères, la panique s'installe à l'idée que ce modèle d'organisation anarchique puisse faire tache d'huile. Si les citoyens se mettent à exprimer un mécontentement sans élire un bureau exécutif au préalable, l'édifice démocratique tout entier menace de s'effondrer.
« Imaginez que demain, les gens décident d'être de mauvaise humeur le matin sans que cela soit validé par un préavis déposé cinq jours à l'avance », s'alarme un conseiller parlementaire. « Comment voulez-vous qu'on gère un pays si on ne peut plus menacer de couper les subventions d'un syndicat pour calmer une grève ? C'est la porte ouverte à la spontanéité, et la spontanéité, c'est le début de l'anarchie routière. »
Et maintenant ?
Pour clore définitivement cette crise de représentativité, le HCIOF étudie une ultime proposition de loi. Celle-ci rendrait obligatoire la désignation d'un "Responsable Unique de la Grogne" (RUG) pour chaque foyer français. En cas de mécontentement lié au pouvoir d'achat ou au prix du carburant, ce délégué familial serait le seul habilité à soupirer devant le journal de vingt heures.
Faute de quoi, la colère sera considérée comme nulle et non avenue par les services fiscaux, et passible d'une amende forfaitaire pour "indignation non déclarée".
Les faits sont sérieux. Nous, nettement moins.
Cet article est une œuvre de fiction satirique. Les institutions telles que le HCIOF, les dispositifs de reconnaissance hiérarchique et les citations attribuées aux fonctionnaires ou conseillers sont purement fictifs et inventés à des fins humoristiques. Le point de départ réel de l'article est le caractère historiquement horizontal et sans leader officiel du mouvement des Gilets jaunes.